31 décembre 2006

Just4kiss d'Or...

C'est la fin de l'année et comme à chaque fin d'année, je fais un classement des films qui m'ont le plus marqué au cinéma ! Les films qui vont suivre sont donc de véritables chef d'oeuvres qu'il vous faut absolument voir ! Aussi huppé qu'une palme d'or, aussi reconnu qu'un oscar, aussi qu'un César, voici venu le just4kiss d'or, la récompense suprême en terme de cinéma ! D'ailleurs, ce just4kiss d'or ressemble étrangement au rémois d'or dessiné par Julie !

Comme à chaque cérémonie, il nous faut une petite intervention des intermittents du spectacle pour dire qu'ils ne sont pas contents :

"Les intermittents du spectacle vivent des difficultés professionnelles et humaines parfois dramatiques. Faut-il rappeler que ce sont eux qui ont permis de mettre en lumière la régression dans laquelle se trouvent aujourd’hui la culture et la création en France et la désespérance de ceux qui devrait les faire vivre ? On s’étonne de sembler découvrir aujourd’hui à quel point la culture, dans une société en perte de repères, reste l’un des socles essentiels sur lesquels se bâtira l’avenir. Depuis des décennies, tant de discours ont été tenus, des rapports rédigés, de propositions faites qui n’ont débouché que sur du vide. On comprend le fond de scepticisme qui demeure chez les travailleurs du spectacle dont le rêve, l’enthousiasme et les sacrifices sont le quotidien, qui ont tant attendu et qui aimeraient encore tant croire. Il appartient à ceux qui vivent au coeur de ces difficultés, d’évaluer dans la négociation la validité concrète de ce qui est proposé. La redéfinition du périmètre réel des métiers de la création, les dérives multiples, les infractions au droit du travail, la nécessité de revenir à la dignité et au respect des personnes et de leur profession sont des urgences dont l’Etat doit se porter garant. Il n’en reste pas moins que c’est l’ensemble de l’économie de la culture qui devrait être réévalué et réinventé si la volonté politique existe véritablement, de redonner sa place et son dynamisme à la création. Dans une société marchandisée, au-delà de toute mesure, on a bien vu, au cours de cette dernière année, quelle place occupe aujourd’hui la « consommation culturelle » dans l’économie générale du pays. Quelque chose est-il en train de bouger ? Espérons que le pouvoir politique assumera enfin ses responsabilités."

Après cette intervention absolument pas prévu d'un groupuscule d'intermittents révoltés, nous allons pouvoir passer aux choses sérieuses : la remise des récompenses !

Cette année, le just4kiss d'or revient à Shortbus de John Cameron Mitchell qui succède donc à Mysterious Skin en 2005 et Old Boy en 2004 ! Shortbus, c'est ce que l'on a fait de mieux ces dernières années en terme de cinéma "gay" même si le film ne parle pas que de l'homosexualité ! Il est à mi-chemin entre Tarnation de Jonathan Caouette et Mysterious Skin de Gregg Araki avec une petite touche de Collision dans la mesure où tous les personnages (de sexe et de sexualité différentes) se retrouvent au même endroit : le Shortbus, lieu qui fait ici office de lien entre les histoires et les nombreux personnages ! En fait, plus généralement, le film traite des relations humaines post-11/09 à travers le sexe ! C'est un film sexuel certes mais aussi un film politique et humain empreint d'une énorme sensibilité ! Derrière chaque réplique, chaque position, chaque plan, on sent une once de mélancolie, de tristesse... C'est beau (l'acte sexuel est à mi-chemin entre le banal et le sacralisé), poétique et souvent drôle (la scène d'amour entre les trois hommes où l'un deux chante l'hymne américain dans les fesses de l'autre... c'est très fort symboliquement et très drôle parallèlement !). Mention spéciale à la musique qui adoucit profondément la violence du propos et des images ! Je suis généralement réticent à l'exhibition pure et simple des corps au cinéma mais il y a quelques chose de magique et de fascinant dans ce film... "Regarder c'est déjà participer !" On est loin du vulgaire ou du malsain qui accompagne généralement ce genre de films ! Ici, le sexe est décomplexé, voire drôle et festif et c'est pas tous les jours qu'on voit ça au cinéma !Les acteurs (aucun n'est connu) sont vraiment très forts car aucune scène n'a été simulée ! ça demande vraiment un investissement total mais ils y arrivent avec naturel et charisme ! Ce personnage de l'ex gigolo (devenu gigolo après avoir vu My own private Idaho ! ) est vraiment le personnage principal de l'histoire ! Le plus attachant parce qu'il est triste ? Beaucoup de tendresse, d'émotions, de larmes et surtout d'Amour avec un grand A... C'est sans doute l'un des films les plus humanistes et les plus porteurs d'espoir qui ait été réalisé ces dernières années alors que le ton est plutôt à la mélancolie ! Tolérance, ouverture d'esprit et sexe... Voilà les 3 commandements pour John Cameron Mitchell pour vivre dans un monde futur sain !


Tout de suite, le classement intégral des 15 meilleurs films de l'année par ordre de préférence :

1. Shortbus

2. Azur & Asmar

3. Je vais bien ne t'en fais pas

4. C.R.A.Z.Y.

5. Volver

6. La raison du plus faible

7. La science des rêves

8. Pusher, la trilogie

9. Lord of War

10. Vol93

11. Les infiltrés

12. The Fountain

13. The Secret Life of Words

14. Dans Paris

15. Walk the Line

+ dans le désordre : Le secret de Brokeback Mountain, V pour Vendetta, Quand j'étais chanteur, La tourneuse de pages, Black Book, Les Berkman se séparent, Marie-Antoinette, Transamerica, Inside Man, Renaissance, Mémoires d'une Geisha, Munich...

D'autres récompenses sont également attribuées par l'éminente just4academy qui a quand même fait son choix parmi 260 films :

Actrices françaises de l'année :
- Mélanie Laurent (pour son incroyable performance dans "Je vais bien ne t'en fais pas")
- Charlotte Gainsbourg (étonnant et épatante dans "Prete moi ta main" et "La science des rêves")
- Cécile de France (séduisante et troublante dans "Quand j'étais chanteur", "Mauvaise foi" et "Fauteuils d'orchestre")

Actrices étrangères de l'année :
- Felicity Huffman (sidérante dans "Transamerica")
- Carice van Houten (brillante dans "Black Book")
- Sarah Polley (exceptionnelle dans "The Secret life of Words")

Acteurs français de l'année :
- Pascal Greggory (très bon partout...)
- Gérard Depardieu ("Quand j'étais chanteur", son meilleur film depuis bien longtemps)
- François Cluzet ("Ne le dis à personne" mais c'est un super acteur...)

Acteurs étrangers de l'année :
- Hugh Jackman (sexy, viril, masculin, un Clive Owen en plus jeune !)
- Mads Mikkelsen (pretre tarré dans "Adam's Apple", dealer débile dans la trilogie "Pusher", méchant dans "Casino Royale", c'est une gueule et une bête d'acteur !)
- Leonardo di Caprio (impérial dans Les infiltrés)

Réalisateurs français de l'année :
- Lucas Belvaux ("La raison du plus faible", un grand moment de cinéma...)
- Michel Gondry ("La science des rêves" surtout mais un peu "Bloc Party" aussi)
- Michel Ocelot ("Azur et Asmar" exceptionnel !)

Réalisateurs étrangers de l'année :
- John Cameron Mitchell (réalisateur de mon film de l'année !)
- Nicolas Winding Refn (le talentueux réalisateur de la trilogie "Pusher")
- Darren Aronofsky/Paul Greengrass (les deux confirment leur talent)

+ Isabel Coixet qui est une réalisatrice et Linklater et Winterbottom qui ont signé chacun deux films originaux et audacieux et dont j'ai hâte de voir la suite de leur filmographie...

Musiques de films de l'année :
- BO de C.R.A.Z.Y.
- BO de Marie-Antoinette
- BO de Walk the Line

Les séquences marquantes de l'année :
- le mime d'un braquage entre Lucas Belvaux et Claude Semal dans "La Raison du plus faible"
- la dernière partie de "Vol 93"
- l'ouverture de "La Science des Rêves"
- le meurtre dans les escaliers du "Dahlia Noir"
- le générique d'introduction de "Lord of War"
- le Fuuuuck lâché par Paul Dano dans "Little Miss Sunshine"
- le plan séquence du "Fils de l'homme"

Après de telles distinctions et récompenses, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne année cinématographique 2007 avec je l'espère plein de bons films à la clé !

30 décembre 2006

Trésors de l'Egypte Engloutis

Ce samedi, mes grands-parents me proposent d'aller voir les Trésors de l'Egypte Englouties dans la Nef du Grand Palais ! Evidemment, pour des raisons que vous pouvez devinez aisément (moi vénal ??), j'accepte sans réfléchir et je me rends donc au Grand Palais à 11H pétantes pour l'ouverture !

Une queue phénomènale ! Un monde incroyable !

Heureusement mes grands-parents ont déjà acheté les billets donc nous rentrons assez rapidement... On se touche, on se colle, on se serre, on se cogne, on s'évite, on se marche sur les pieds, on se gêne... C'est encore pire que dans le métro à l'heure de pointe ! C'est effrayant et le moins que l'on puisse dire c'est que ce ne sont pas de bonnes conditions pour apprécier une telle exposition à sa juste valeur !
Car en effet, c'est vraiment une exposition sensationnelle, très très riche au niveau des connaissances déployées et des objets exposés... Je l'ai trouvé encore meilleure que l'expo Pharaon organisée à l'Institut du Monde Arabe il y a deux ans... En effet, la Nef du Grand Palais accueille, du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, une exposition de près de 500 objets exceptionnels découverts au cours de fouilles sous-marines menées par une équipe d’archéologues dirigée depuis plus de dix ans par Franck Goddio.
Ces objets (statues monumentales, pièces de monnaies, bijoux ou objets de culte…) témoignent de l'importance des trois cités légendaires que sont le port antique d'Alexandrie et ses quartiers royaux, la cité perdue d’Héracléion et Canope Est qui, dans l'Antiquité, comptaient parmi les plus réputés des centres de commerce, de science, de culture et de religion. Ici se mêlèrent les influences de Mésopotamie, de Grèce et de Rome à la culture millénaire des pharaons; et de ces rapprochements et fusions naquirent de nouveaux modes de vie qui marquèrent à tout jamais le paysage religieux et culturel de l'Égypte antique.
Au-delà de l’histoire et des œuvres d’art, l'exposition propose également un voyage spectaculaire dans l'univers des plongeurs et archéologues sous-marins. Ainsi, alors qu'à l'IMA, j'avais trouvais que les explications restées très superficielles (digne d'un bouquin d'histoire de 6ème...), ici, on est véritablement assailli d'informations passionnantes, de textes intriguants, de vidéos interessantes...
Même si les conditions de visite n'étaient pas idéales, j'ai quand même pu retenir pas mal de choses...
Le clou de l'expo est sans aucun doute cette statue d'une femme recouverte d'un mince voile qui souligne ses formes... C'est superbe... La finesse du travail est assez incroyable et ça vaut vraiment le coup d'oeil !

Une seule ombre au tableau : je m'attendais à voir des statues immenses dressées sous la verrière du Grand Palais touchant presque la magnifique coupole mais il n'en est rien, les trois fameuses statues ne dépassent même pas les 3-4 mètres...

Venise&l'Orient

L’histoire de Venise est inséparable du commerce, inséparable aussi des relations qui se nouèrent, au fil des siècles entre la cité des doges et les différentes puissances d’Orient. Aujourd'hui, l'exposition de l'Institut du Monde Arabe : Venise&l'Orient cherche à nous montrer l'influence de l'Orient sur la vie vénitienne, aussi bien sur la vie quotidienne (objets divers) que sur l'art (peinture, musique...) et la science ! On retrouve pas mal d'objets déjà croisés lors d'exposition précédente et notamment des objets venant de L'âge d'Or des Sciences Arabes, l'exposition précedemment programmée à l'IMA !
Ainsi, malgré les antagonismes et les péripéties de l’histoire, rarement destins furent intimement plus liés que ceux du monde arabe et de la cité vénitienne. En effet, Venise, cette cité-État européenne, qui a exercé une suprématie économique et commerciale pendant des siècles en Méditerranée, avait instauré, depuis le IXe siècle, des rapports privilégiés avec les dynasties du Proche-Orient et tissé des liens solides avec Le Caire, Damas et Byzance-Constantinople. L’exposition couvre donc plusieurs siècles – du vol de la dépouille de Saint-Marc, à Alexandrie en 828, à la fin de la République – et différentes aires géographiques, marquant un intérêt particulier pour les échanges artistiques et culturels entre Venise et le Proche-Orient. L’exposition, cependant, se concentre sur la période la plus féconde de ces échanges, à savoir : du XIVe au XVIIe siècle.Honnêtement, j'ai vraiment été surpris de retrouver des tapis orientaux et une architecture purement arabe dans des tableaux d'artistes italiens comme Carpaccio, Mansueti ou Bellini ! L'un des exemples les plus frappant est l'artiste italien Lotto qui a donné son nom à un type de tapis orientaux : les tapis "Lotto" ! C'est sans aucun doute la partie la plus interessante d'une exposition qui par ailleurs ne m'a pas passionné ! J'ai poussé le perfectionnisme jusqu'à regarder une vidéo de 30 minutes sur Venise et même si c'est clair que ça m'a donné vraiment envie de partir à Venise (en amoureux ?) prochainement, je ne peux pas dire que ça m'ait vraiment emballé !
Bref, une expo que je suis content d'avoir vu mais à laquelle j'aurai surement regretter d'être aller si j'avais eu à payer un droit d'entrée...

17 décembre 2006

A la recherche de Joséphine

Je vais me la péter grave ! Je reviens de l'Opéra Comique où j'ai vu la pièce A la recherche de Joséphine au niveau du Carré d'Or ! Le carré d'Or, c'est les tables qui sont disposées au premier rang et où l'on sert le champagne (excellent) aux spectateurs... Honnêtement, je suis pas forcément fan mais bon... je crache jamais sur une coupe (ni deux, ni trois, ni quatre...).
Pour parler du spectacle à proprement parler, j'ai été vraiment surpris... Je ne m'attendais pas du tout à ça ! C'est pas du tout une pièce de théatre mais un spectacle musical sur la condition noire depuis l'esclavage ! Le reproche que j'émettrais avant tout c'est que ça part dans tous les sens : esclavage, exposition coloniale, histoire du jazz, de la salsa, Katrina, le rascisme... C'est complètement décousu et même si l'on comprend parfaitement où ils veulent en venir : "Les noirs sont les victimes des Blancs" et qu'on ne peut qu'être d'accord avec eux, je trouve ça un peu décevant d'être aussi déconstruit !

On a donc le droit à une première partie très politique (qui est parfois très émouvante) puis, après l'entracte, à une seconde partie plus festive avec la reconstitution d'un spectacle des années folles, un spectacle avec Joséphine Baker ! Franchement, je ne suis pas fan du tout ! Je peux pas dire que j'étais particulièrement excité à la vue de 5 noires en string (toutes très bien foutues) et de 5 noirs en boxer (tous très bien foutus) mais bon, ils sont tous très professionnels et ils enchainent claquettes, danse chinoise, salsa, boogie-boogie, menuet ainsi que des trucs un peu plus hot sensés faire fantasmer les vieux dans la salle (moyenne d'âge : 70 ans).
Heureusement, le spectacle n'est pas axé uniquement sur Joséphine Baker et même si visiblement les vieux qui m'entouré n'ont pas perçu la détresse de ces noirs de la Nouvelle-Orléans (tous les danseurs viennent de là bas), on ne peut qu'être frappé par les atrocités présentées... Les images de l'ouragan que l'on a vu l'année dernière prennent une autre dimension quand on les voit sur scène... En plus, le "narrateur" est formidable ! Il s'agit en effet du conteur qui joue dans Genesis ! Il a une voix magnifique et posée qui le rend vraiment passionnant !

J'ai eu un peu de mal avec les micros... Ce que j'aime au théâtre, c'est entendre la voix des acteurs, les sentir près de moi... Or là, même si j'étais idéalement placé, j'avais les voix, les chants et la musique qui m'arrivaient par l'oreille droite alors que les chanteurs étaient à ma gauche et que j'étais juste au dessus des musiciens (un jazz-band au complet !).

Cela étant dit, c'était très jazzy, très drôle, très énergique, très déconcertant mais finalement passionnant ! Ce n'est pas le genre de chose que je serai aller voir par moi-même mais je ne regrette absolument pas d'avoir pu assister à la représentation !

14 décembre 2006

Cinq Milliards d'Années

Jeudi en fin d'après-midi... Comme d'habitude, il me faut tuer les 3h30 entre le TD d'Anglais et le TD de Compta ! ça tombe bien, mercredi j'ai reçu un mail du Centre Georges Pompidou qui précisait qu'exceptionnellement, le palais de Tokyo serait gratuit pour les détenteurs du Laisser Passez ! Tout content, je me rends donc au Palais de Tokyo, situé juste à côté du Musée d'art Moderne de Paris, près du Pont de l'Alma !

Je vous avouerais que je n'avais jamais été au Palais de Tokyo ! C'était une première et probablement une dernière ! Jusqu'à aujourd'hui, je me disais fervent défenseur (voire même profond admirateur) de l'art contemporain mais là j'ai vraiment été scié par les inepties qui étaient exposées ! Heureusement que je n'ai pas payé pour voir cette expo baptisée Cinq Milliards d'années en référence au nombre d'années qui nous sépare de l'explosion du soleil !













Tout n'est pas à jeter dans ce genre d'expos, loin de là ! Mais avouez quand même que c'est un univers assez surprenant ! J'ai quand même beaucoup apprécié le principe des oeuvres "cycliques" appartenant au groupe "Une année, une seconde" ! En fait, ce sont des oeuvres qui ne s'animent qu'une fois de temps en temps ! La valise que l'on voit sur l'avant-dernière photo va normalement exploser avant la fin de l'exposition ! Cependant, même si je trouve le principe interessant, je n'accroche vraiment pas à ce genre de réalisations ! De plus, j'ai beaucoup de mal à apprécier les vidéos expérimentales projetées à différents endroits !

Je ne saurai donc vous encourager à aller au Palais de Tokyo mais je vous rappelle quand même que le musée d'art moderne de Paris qui lui fait face est gratuit et possède des oeuvres assez géniales ! J'ai pu y aller une petite demi-heure avant d'aller au Palais de Tokyo tout à l'heure et je ne me lasse pas de leur collection de Picasso, Braque, Léger, Picabia, Crotti, Torres-Garcia et j'en passe et des meilleurs...

12 décembre 2006

Daddy

Jean Rustin

Ses doigts s'approchent de mon sexe… J'ai eu mes premières règles il y a quelques jours… Cela ne semble pas le repousser… Au contraire, il semble plus entreprenant que jamais… Ses doigts glissent le long de mes lèvres… Il me regarde dans les yeux… Je n'arrive pas à soutenir son regard… Je me sens coupable… Je laisse échapper un petit gémissement… Son doigt vient de me pénétrer… Un doigt, puis un deuxième… Il fait un rapide va-et-vient pendant quelques minutes… Il prend ma main… La pose sur son pantalon au niveau de son sexe… Il est dur… Son sexe est dur… Sa forme se dessine parfaitement le long de sa cuisse… Je n'ai que 13 ans… Je jette un regard sur la bague qu'il porte à l'annulaire… Comment ma mère a-t-elle pu l'épouser ? Comment a-t-elle pu l'aimer ? Je suis sûr qu'elle sait… Depuis le début elle est au courant… Elle préfère laisser faire, étouffer le scandale, éviter la mauvaise publicité… Cela fait mauvais genre un mari pédophile, un époux incestueux… Alors elle ne dit rien… Elle fait semblant de dormir… Mon bourreau a le champ libre… Mon tortionnaire a sa bénédiction, sa tacite approbation… Il ne s'en prive pas… Deux fois, trois fois par semaine, il vient me réveiller… Toujours le même rituel… Les bisous dans le cou, sur les oreilles, sur le nez… Il sent l'excitation monter… Quelques mots doux… Ma puce ! Ma chérie ! Ma douce ! Et puis ses doigts, ses gros doigts rugueux, ses gros doigts velus… Il ne m'a jamais pénétré avec son sexe… D'ailleurs, je ne l'ai jamais vu, jamais branlé, jamais touché… Tous les soirs, il vient, il voit, il jouit... Ça ne va pas plus loin... Mon père est le seul maître à bord… Je suis son jouet… Il m'a élevé pour ça… pour pouvoir me voir grandir… Je me souviens encore quand mes seins ont commencé à naître… Il exultait… Il sentait que son heure approchait… Cela faisait douze ans qu'il attendait ce moment… Douze ans qu'il rêvait de me toucher sans oser franchir le pas… Je n'étais qu'une petite fille… Maintenant je suis une petite femme… Il peut me toucher, déchirer mon hymen avec ses gros doigts sales… Il me répugne… Il me débecte… En même temps, je ne peux m'empêcher de l'aimer…

J'aimerais en parler à quelqu'un mais qui ? A Sonia ? A Fanny ? Elles ne comprendraient pas… Il faut avoir vécu ce genre de choses pour pouvoir saisir l'ampleur du drame, comprendre la honte que je ressens, partager ma peine et mes doutes… Car je doute… Je doute de moi… Je doute de lui… Je doute de ma mère… Je doute de mes amies… J'aimerais que tout s'arrête… Que tout redevienne comme avant… Avant que mes seins ne poussent… Mon père était affable, aimable et courtois… Il faisait des blagues, il jouait aux poupées avec moi, il m'emmenait faire du vélo… Je crois que je l'aimais… J'aime me souvenirs de nos vacances au bord de la mer, de nos week-ends à la campagne… On courrait, on criait, on nageait… Maman nous regardait… Elle était belle et son regard était bienveillant… Et puis il y eut l'accident… Il a plongé dans le lac… Je l'ai suivi… J'ai sauté… Droite comme un I… Les pieds en premier… Il n'y avait pas suffisamment de fond… J'ai hurlé… Mes jambes ont craqué, les os uns à uns ont explosé, le cartilage s'est brisé… J'ai pleuré… Je ne me souviens pas de ce qu'il s'est passé après… Quand j'ai repris connaissance, j'étais paralysée des deux jambes… Comme ça, d'un coup… Le fauteuil roulant à vie… pour toujours… Les médecins m'ont dit que j'avais eu de la chance… Que si j'avais sauté la tête la première je serais morte… J'aurais préféré mourir… Ce ne sont pas eux que les gros doigts de mon père pénètrent en silence la nuit…

Il continue mécaniquement… Il vient d'enfoncer un troisième doigt dans ma chair… J'aimerais crier… J'aimerais évacuer cette tension qui est en moi… J'aimerais expulser cette haine qui me ronge… J'ai la rage… La rage contre mon père, la rage contre ma mère… Cette salope ! Elle ne pense qu'à elle… Pendant ce temps là il ne la tripote pas… Je suis sûr que c'est ce à quoi elle est en train de penser… Connasse ! Je pensais que j'étais ce qu'elle avait de plus chère… Qu'elle m'aimait… Son amour s'est envolé le jour où mes jambes se sont figées… Je lui fais honte… Avant elle m'emmenait au théâtre, à l'opéra, à des cocktails… Maintenant elle me cache… Quand ses amies viennent boire le thé à la maison, elle me prie de rester dans ma chambre… Parfois même elle m'enferme… Je ne sais pas ce que dirait papa s'il savait… Je crois qu'il m'aime quand même… C'est un monstre mais il m'aime… C'est dur… Le Bien, le Mal… La frontière est floue…

Il agite ses gros doigts en moi… Je sens qu'il vient… Le voilà qui prépare son mouchoir, le mouchoir dans lequel il va pouvoir évacuer sa semence… Je n'ai jamais vu sa bite, je n'ai jamais vu son sperme… Il viole mon intimité mais il protège ma vertu… Il est étrange… Malgré ce qu'il me fait subir, je suis incapable de lui en vouloir… C'est ma mère la responsable… C'est ma mère que j'abhorre… Mon père est un monstre fascinant… Mon père est un salaud séduisant… Je l'aime et je le déteste… Ma mère je la hais… C'est une mégère répugnante… Elle cache bien son jeu… Je laisse échapper un soupir… Un soupir d'agacement… Un soupir de plaisir… Parfois je ne sais pas… Je ne me comprends pas… J'aime quand il me caresse… Comment peut-on aimer se faire abuser ? Je ne dois pas être normale… C'est inconcevable… Rien que penser à ses gros doigts me répugne mais le moment venu je me laisse faire… sans résistance… Comme si j'avais besoin de ces frôlements… Je suis sûre que si je fermais les yeux, que je me laissais aller, je pourrais jouir de ses effleurements… Ma mère, elle, ne m'a jamais touché… Même quand j'étais petite… Elle ne m'a jamais donné le sein, jamais donné le bain, jamais changé mes couches… Maudite soit-elle !

Le soir quand il quitte ma chambre, je prie… Je récite des patenôtres… C'est stupide de réciter des "notre père" pour oublier que son père est un salaud… Mais ça me soulage… Je me sens moins seule… Cela me réconforte… Je sais qu'il y a quelqu'un en haut qui m'entend et qui m'écoute… Le voilà qui essuie ses doigts pleins de foutre sur le mouchoir en papier… Dans quelques minutes il disparaîtra comme il est venu : discrètement et silencieusement... Il n'ose même pas me regarder... Aurait-il honte de ce qu'il me fait subir ? Se sent-il coupable ? Peut-il seulement avoir des arrières-pensées ? Je ne sais pas... Je ne crois pas... Difficile d'imaginer cet être immoral avec une âme, avec des remords... Connaît-il le sens du mot contrition ? Je l'ai découvert par hasard en feuilletant mon dictionnaire de poche... La contrition c'est le regret sincère d'avoir commis un pêché, d'avoir offensé Dieu... Dieu ? La religion ? Comment puis-je encore croire à un Dieu bon et généreux après ce qui m'est arrivé ? Il y a des jours où j'aimerais tellement mourir, en finir avec la vie, en finir avec cette vie...

Le voilà qui se lève... Comme d'habitude il ne prononce pas un mot... Mes yeux l'assassinent... Il ne le voit pas mais je le regarde fixement dans l'obscurité... Il ne le voit pas mais je le regarde fielleusement dans l'obscurité... Seules ses dents blanches transpercent le noir qui règne dans la pièce... Je n'en peux plus... Ce soir est le soir de trop... J'explose... Ce soir est la dernière fois qu'il me touche... Je me consume d'impatience... Ce soir était son dernier soir... Je soulève mon oreiller... Je saisis le couteau de cuisine... Je bondis de sous ma couette... Je traîne mes deux jambes endormies jusqu'à lui... Je le toise du regard... Il recule... Il vacille... Il tente de me raisonner... Je n'entends pas ses paroles mielleuses... Je ne veux plus entendre le venin qui sort de sa bouche... Il n'est plus mon père... Il est un homme, un homme mauvais, un homme qui a abusé de moi... Le couteau s'enfonce dans son genou... Le couteau pénètre son mollet... Le couteau éventre son pied... Il ne crie même pas... Un râle sort de sa bouche chaque fois que le couteau transperce sa chair... Il est surpris... Il ne s'attendait pas à ça... Je continue... J'aime ça... J'en tire une macabre satisfaction... J'aimerais tellement avoir des jambes pour pouvoir continuer de lacérer son corps... Le ventre... La gorge... La hanche... Le coeur...

L'étranger

Constantin Byzantios

Je m’assieds à une table du bar. Je suis seul. Je suis souvent seul. La serveuse s’approche. Elle est jolie mais elle ne m’intéresse pas. Je ne suis pas là pour ça. J’ai mieux à faire que de courir derrière un idéal féminin. L’idéal que je recherche est tout autre. Je ne dirai pas qu’il est plus noble mais à mon avis, il est bien moins superficiel que celui-ci. Existe-t-il au moins cet idéal féminin ? La femme peut-elle être idéale ? Je ne m’en suis jamais rendu compte mais il faut reconnaître que j’ai peu d’expérience en la matière. Quand ma femme m’a quitté il y a six ans, je n’ai éprouvé aucune peine, aucun chagrin. J’étais même heureux de recouvrer ma liberté.

La serveuse me demande ce que je veux. Quelle question ! Comme si j’allais dévoiler le motif de ma venue à une serveuse, à cette serveuse. C’est mal me connaître. Elle répète sa question. Elle a vraiment l’air idiot avec ses « Que voulez vous Monsieur ? ». Moi-même je ne sais pas vraiment ce que je veux ni ce que je fais ici. D’ailleurs, qu’est-ce que je recherche exactement en venant dans ce bar ?

Au bout d’un moment, agacée, elle fait demi tour en claquant des talons et retourne derrière son comptoir. Elle continue de me dévisager en faisant la moue. Que peut-elle voir de si étonnant sur moi ? Je dégage peut-être quelque chose de suspect ? Sincèrement, ça m’étonne, je suis plutôt fort pour dissimuler mes sentiments. Je suis tout ce qu’il y a de plus banal. C’est triste à dire mais je ne pense pas que quiconque m’ait déjà remarqué où que ce soit. Je suis invisible. Je pourrais profiter de cette invisibilité mais j’en souffre plus qu’autre chose. Et dire que les stars se plaignent des paparazzis… elles ne doivent pas connaître le mal qui me ronge, un mal appelé : anonymat.

Je veux que l’on parle de moi, à la radio, à la télé, dans le journal. Je ne lis jamais le journal. Il n’y a que les gens bien qui lisent le journal. Cela fait longtemps que je n’ai plus d’illusion sur moi. Je ne suis pas quelqu’un de bien. Petit je voulais être connu et surtout reconnu. Aujourd’hui, je me fous de la reconnaissance. Ce que je veux, c’est que l’on parle de moi. Je veux faire la une de l’actualité pendant des mois. Je veux être aussi dévastateur qu’un tsunami, qu’un tremblement de terre ou qu’un ouragan.

Je veux que mon nom résonne partout dans la ville, la région, le pays voire même la terre entière. Je veux que tout le monde ait mon nom en bouche, des indiens, des sénégalais, des coréens, des argentins, des canadiens, des belges, des polonais… Mon nom doit pouvoir se traduire par atrocité, monstruosité, bestialité ou même cruauté dans toutes les langues. Je dois pouvoir entendre Vicente Riquelme « all around the world ». Je veux, je veux, je veux … On dirait un gamin capricieux dans un supermarché qui réclame tout et n’importe quoi. C’est tous ces « je veux » qui explique ma présence dans ce bar aujourd’hui.

Si je suis ici c’est que j’ai un plan et qu’il va bientôt prendre vie. Je l’ai suffisamment mûri et maintenant il faut l’exécuter. Ne croyez pas que je suis insensible. Je déplore les milliers d’innocents qui vont subir les conséquences de ma quête de célébrité. J’aurais voulu les éviter mais je n’ai pas le choix. Ils doivent mourir pour que mon nom vive à jamais.

La Défense ! Des bureaux, des sièges sociaux, des milliers d’employés qui viennent travailler ici chaque jour. Pour beaucoup d’entre eux, c’est leur dernier jour. Je vais bientôt les soulager du poids de la vie. J’espère qu’ils ne souffriront pas trop. De toute façon, aucune souffrance n’est aussi horrible que la vie. 17h30, j’ai bien étudié le terrain et c’est à cette heure que le maximum de personnes bien habillées rejoignent avec fébrilité la bouche de métro la plus proche. J’exècre les gens bien habillés. Qu’ont-ils à cacher sous leurs beaux costumes de marque ? Ils n’auront bientôt plus à penser à leur apparence.

Je vais devenir aussi connu que Ben Laden, Pinochet ou Saddam Hussein. J’incarnerai le mal absolu. Si j’arrive à supprimer deux ou trois ressortissants américains, peut-être même que leur gouvernement attaquera la France pour me débusquer ? Cela fera encore plus de morts ! Dommages collatéraux qu’ils appellent ça. Ils ne me trouveront jamais car je serai déjà loin, loin là haut. Mon nom continuera à vivre bien après moi.

L’œuvre de ma vie sera bientôt achevée. Ma vie a toujours été petite mais aujourd’hui, je réalise quelque chose de grand. Un événement majeur dans l’Histoire contemporaine. Il y a eu l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche par Gavrilo Princip, il y aura bientôt l’attentat de la Défense par Vicente Riquelme. Un nouvel ordre mondial va naître. Mon nom sera inscrit dans les manuels d’Histoire et les encyclopédies. La consécration ! 39 ans que j’attends ce moment !

J’espère que mon acte aura des conséquences fâcheuses sur l’économie des super puissances occidentales. Je rêve d’un krach boursier, d’une phase de récession, du chômage qui en découlera… J’espère que les petits hommes d’affaire en costards-cravates en pâtiront. Je n’ai jamais eu de respect pour eux. Tous des puants ! Ils incarnent tout ce qui m’insupporte. C’est eux que je veux annihiler. Tous les maux de la planète viennent de ces économistes qui pètent plus haut que leur cul. Quand il n’y aura plus d’économie il y aura plus de dette insurmontable, plus de faibles et de forts donc plus d’inégalité.

La terre redeviendra un havre de paix au milieu de cet univers si chamboulé. Tout ça grâce à moi. Je m’en félicite d’avance. Les gens qui m’entourent devraient me remercier pour ce que je vais faire pour eux mais ils n’en ont pas encore conscience. 17h27 ! Encore trois minutes et ils applaudiront mon acte. Je vais me sacrifier pour la postérité. Je vais me sacrifier pour que mon nom ne soit jamais oublié. Je ne veux pas qu’on m’oublie. Riquelme ne rime-t-il pas avec éternité ?

L’heure approche. La serveuse continue de me regarder avec ses grands yeux. Je ne la décevrais pas. La grande aiguille de l’horloge se rapproche du 30 écrit en gros au dessus de la porte des toilettes. J’ai une boule dans le ventre mais je sais qu’il ne peut rien m’arriver, je ne peux pas échouer si près du but. Je me lève. Je sors en gratifiant la serveuse de mon plus beau sourire. Je m’approche de la bouche de métro d’un pas déterminé. Je descends les marches deux par deux. L’heure de vérité approche. Je saisis un ticket dans ma poche, l’insère dans la machine qui le recrache immédiatement. La voie est libre. Je suis libre.

J’ai trente-trois kilos d’explosifs sous ma vieille parka usée. J’aime le chiffre 3. Le quai est bondé. Je n’ai jamais vu autant de monde à la fois. Les gens me touchent, me bousculent… ça me fait tout drôle mais je ne renoncerai pas. J’enclenche le mécanisme. Dans quelques secondes, je serai catapulté sur le devant de la scène. J’en profite pour me recoiffer, m’essuyer l’encoignure des lèvres… Une larme coule sur ma joue gauche. Ce n’était pas tout à fait la fin que ma mère souhaitait pour moi. La gloire… je ne demandais rien de plus…

Persistance de la mémoire

Giovanni Battista Piranesi

Cinq ans, cinq ans, CINQ ans … Marc entendait encore le marteau du juge résonner dans le tribunal, sa voix clamer haut et fort la sentence, les applaudissements s’élever lorsque le verdict était tombé et surtout il entendait le silence de son avocat assis à côté de lui. Personne ne s’attendait à une telle peine. Il avait servi d’exemple parait-il. La justice ne devrait pas avoir à prendre d’exemple. Il n’avait pas voulu la tuer, Il ne l’avait pas tuée ; c’était un accident ! Aujourd’hui, il voulait oublier mais il n’y arrivait pas. Chaque nuit, il revoyait le visage de la jeune fille pendant son sommeil, cette image atroce qui ne voulait pas le lâcher, le laisser dormir, le laisser vivre. Les flammes, la jeune fille, la voiture … il allait devoir apprendre à (sur)vivre avec ces souvenirs récurrents.

Les jours, les semaines, les mois passèrent et la routine avait fait son apparition. Douche trois fois par semaine, sa mère au parloir deux fois par semaine, le foot entre détenus une fois par semaine... Tous les petits plaisirs de la vie avaient laissé place à une existence vaine et sans saveur. On ne se rend pas compte de la chance qu’on a quand on est libre. Une bière bien fraîche, un film au cinéma, un match de foot à la télé, un joint bien tassé, autant de petites choses qui lui paraissaient désormais inaccessibles ! Quand il était dehors, il observait les gens dans le RER. Parfois gais, parfois tristes, parfois nostalgiques, parfois amusés, parfois timorés, parfois extravertis … ils étaient tous différents mais finalement tous pareils : seuls, pressés et surtout insatisfaits. Ils ne profitaient pas suffisamment de la vie.

La seule fenêtre sur le monde extérieur à laquelle il avait désormais accès était cette maudite télévision. Il n’aurait jamais imaginé regarder autant de niaiseries en aussi peu de temps : télé réalité, séries américaines, jeux effarants mettant en scène des joueurs insignifiants et des présentateurs arrogants… Quelle honte ! La prison cathodique était encore pire que les quatre murs qui l’encerclaient.

Chaque jour était un jour nouveau pour lui. Il rencontrait des prévenus passionnants lors des promenades ou des activités communes. Ils avaient toujours des histoires palpitantes à raconter, des histoires dignes de scénarii hollywoodiens. La présence des autres prisonniers lui permettait de mieux digérer l’absence de ses amis. Pouvait-il encore appeler « amis » des gens qui n’avait pas pris la peine de demander ses nouvelles depuis son arrestation ? La prison avait révélé beaucoup de choses sur ses fréquentations. Il parait que la prison change un homme. Ce n’est vraiment pas étonnant vu les gens qui l’entouraient : voleurs, assassins, dealers… tous les corps de métier étaient rassemblés sous la même enseigne : « Maison de redressement ». Comment peut-on parler de redressement quand l’on côtoie tous les jours des tordus ?

Six mois après son incarcération, il était parfaitement intégré au système carcéral. Il était ici chez lui. Ses débuts avaient été particulièrement difficiles. Il avait bénéficié d’un soutien psychologique. Le choc causé par la mort de sa victime réveillait en lui des douleurs du passé qu’il n’arrivait pas à faire taire. Le visage crispé de la fille était imprimé dans sa rétine… les flammes léchaient son iris… la voiture percutait sa cornée. Il était parfois soumis à des crises de folie passagère qui inquiétait l’ensemble du corps médical de l’établissement. Ils n’avaient pas l’habitude de recevoir des détenus aussi marqués par leurs actes, aussi impardonnables soient-ils.

Pour échapper à la télévision et surtout à ses pensées morbides, Marc s’était plongé dans la lecture des grands classiques de la littérature française, seuls ouvrages disponibles dans la bibliothèque pénitentiaire. Malheureusement, les œuvres de Dumas, Balzac, Stendhal ou Hugo ne sont pas forcément les plus évidentes pour quelqu’un qui n’a jamais pris la peine d’ouvrir un livre. C’est ainsi qu’il se découvrit une nouvelle passion : la peinture ! En effet, en feuilletant un livre d’art à la bibliothèque, il se sentit envahi par un sentiment étrange, indescriptible. Ce fut comme une révélation pour lui qui n’avait jamais mis les pieds dans un musée. Les musées c’est pour les riches et il était tout sauf riche ! Il avait tort ! Il venait de s’en rendre compte.

Quel émerveillement ! Quelle délectation ! Quel bonheur !

Chaque jour lui apportait son lot de surprises. Il découvrait de nouveaux artistes et cela le réjouissait. Les noms et les œuvres s’enchaînaient sans jamais se ressembler. Il était désormais capable de faire la différence entre tel ou tel mouvement artistique. Il avait un faible pour l’impressionnisme : Monet, Cézanne, Renoir... Autant de grands noms qu’il découvrait avec passion comme un enfant apprend à lire. Il n’arrivait plus à s’arrêter. Il se rendait à la bibliothèque carcérale dès l’ouverture, juste après le petit-déjeuner, et y restait jusque la fermeture, juste avant ce que l’administration appelait « repas dînatoire ». Les toiles de ces artistes lui permettaient d’oublier la morosité de son quotidien. Il se pâmait devant la série des Nymphéas de Monet ou le Déjeuner sur l’herbe de Manet. D’ailleurs, il était fier de pouvoir expliquer à la documentaliste la différence entre ces deux peintres aux noms si semblables...

De banals événements peints sur des toiles avec passion, des scènes de plein air sublimées par une violente luminosité, autant d’images qui l’éloignaient de la noirceur de la prison. Le visage de la jeune fille s’estompait, disparaissait partiellement. Les médecins qui le suivaient l’encourageaient à poursuivre dans cette voie. Peut-être l’Art allait-il pouvoir sauver un homme de la Folie qui le guettait ?

Au fur et à mesure qu’il avançait dans ses recherches, un autre courant éveilla sa curiosité intellectuelle : le surréalisme. Il n’avait évidemment jamais entendu parler d’André Breton et de son célèbre manifeste mais il aimait le travail de l’esprit que demandait la vision d’une œuvre surréaliste. Quelle richesse ! Quelle sensibilité ! Un sentiment de fascination l’envahissait quand il tombait au cours de ses pérégrinations sur des reproductions de Miro, Dali ou Ernst. C’était ça l’art : transmettre des sensations fortes à partir de rien, interroger le subconscient voire même créer un trouble intérieur chez ses admirateurs. C’était décidé ! Lui aussi devait profiter de son séjour en prison pour suivre les traces de ces artistes à l’univers si particulier. La nécessité d’exprimer ses pensées dans la peinture se faisait de plus en plus pressante ; le salut de son âme en dépendait.

Fini de rêver devant ces albums parmi les rayons poussiéreux de la bibliothèque, il lui fallait maintenant passer à l’action. Frapper fort mais frapper juste. Son art avait mûri intérieurement et il fallait maintenant le coucher sur une toile. Il avait plein d’idées. Il jouerait sur les formes et les couleurs ; le cheminement de son esprit ferait le reste. Il se souvenait avec nostalgie quand petit, il gribouillait de ridicules esquisses dans la marge de ses cahiers. Cela le prenait chaque fois qu’il s’ennuyait. Il s’ennuyait souvent. Il n’avait jamais aimé l’école. Il lui arrivait de le regretter aujourd’hui. S’il avait continué ses études, il ne serait probablement pas enfermé ici… Dieu seul sait où il serait aujourd’hui, si tant est qu’Il puisse voir quelque chose de tout là haut !

Il demanda à rencontrer le directeur de l’établissement carcéral afin de lui exposer son projet. Il voulait créer un atelier de peinture. C’était pour lui l’unique moyen de faire connaître à ces codétenus déboussolés cette passion naissante tout en peignant les œuvres qu’il projetait dans l’hémisphère droit de son cerveau. Toute son âme était stimulée par l’intensité de la tâche qu’il s’était attribué et il en arrivait presque à oublier pourquoi il était incarcéré ! Le visage ensanglanté et la voiture enflammée lui paraissaient bien loin désormais. La vie et la création avaient pris le dessus sur la dépression, la destruction et toutes les idées morbides qui l’envahissaient de manière récurrente.

Son entretien avec le directeur porta ses fruits. Celui-ci lui attribua une maigre somme d’argent à gérer comme bon lui semblait et lui réserva une petite salle pour organiser son atelier. Il lui fallait acheter des couleurs, des pinceaux, des toiles et des centaines d’autres fournitures. Cela lui prenait du temps et beaucoup d’énergie mais il était enchanté. Il savait que ce n’était qu’un début. La route serait longue jusque la gloire. Seul son art lui permettrait de racheter sa faute. Beaucoup de prisonniers se réfugiaient dans la religion. La peinture était sa religion, Miro son Dieu,

De Chirico, Duchamp, Picabia, Picasso, Ernst, Arp, Ray, Masson, Magritte, Giacometti, Tanguy et Dali ses apôtres.


Le lundi suivant, Marc était heureux d’accueillir ses premiers "adeptes", ses "fidèles", dans la pièce sombre qui leur avait été allouée dans l'aile gauche du bâtiment. Ils ne connaissaient rien à l’art. La plupart avait été peintres dans le bâtiment et cherchait à recouvrer des sensations passées en adhérant à cet atelier. Marc était enthousiasmé à l’idée de confronter ses idées esthétiques à des professionnels de la technique. Il n’était pas au bout de ses peines…

Après deux heures d’efforts intenses, il fit un tour d’horizon afin d’admirer le travail de chacun. Il y avait tout et surtout n’importe quoi. La grande majorité des toiles représentait des femmes nues dans des positions rocambolesques. La recherche de l’esthétique avait fini par trouver l’érotique puis le pornographique. Marc ne savait pas comment il allait pouvoir expliquer cette dérive auprès du directeur. Il semblait dépité mais il n’avait pas dit son dernier mot. Il ferait de cet atelier un nid à talents où tous les galeristes parisiens à la mode viendraient s'approvisionner en œuvres diverses pour les revendre au prix fort.

Quelques mois après cet incident de parcours, il était fier de pouvoir exposer les premières toiles de ses compagnons d’infortune dans l’immense réfectoire de la prison. Son atelier avait connu une croissance exponentielle. Le succès était au rendez-vous et il ne pouvait que s’en féliciter. De nouveaux membres se présentaient à lui chaque semaine pour pouvoir exprimer leurs peurs et leurs doutes sur une toile. La peinture était devenu une véritable échappatoire aux vertus thérapeutiques évidentes. Elle leur permettait d’évacuer leur colère dissimulée, leur haine refoulée, leur hargne réprimée vis-à-vis d’une société qui les considérait comme des moins que rien. Les prisonniers, si peu habitués à être écoutés et considérés, vivaient cette opportunité comme une revanche sur la vie qui ne les avait guère épargnée jusqu’à présent.

La peinture avait aussi des points positifs sur Marc. Désormais, il savait qu’il ne pourrait jamais oublier ce qui c’était passé et il commençait à l’accepter. Il esquissait désormais un mince sourire lorsqu'il croisait un membre de son atelier, chose encore inhabituelle il y a quelques semaines. Il pleurait beaucoup moins. Le sommeil revint progressivement, l’appétit aussi malgré les plats immondes qui lui était servi à la cantine pénitentiaire. Il regrettait les mets concoctés avec amour par sa maman : magrets de canards aux airelles, poulet à l’orange, rôti de porc à l’ananas …

Il continuait de peindre tableau sur tableau. Abstraits. Toujours plus épurés. Toujours plus lumineux. Il recueillait des encouragements de la part des autres prisonniers mais aussi des gardiens et même du directeur. Sa côte de popularité au sein de la prison ne cessait de s’élever. Il se sentait aimé. Lui qui avait toujours manqué d’amour, d’affection se sentait enfin aimé.

Qu'il est bon de se sentir aimé ! Marc n'avait jamais connu une telle quiétude. Il commençait réellement à croire qu'il avait du talent, un don inné pour susciter l'envie et le désir chez les autres. C'était peut-être la fin de tous ses soucis. A lui l'Argent, la Gloire, l'Amour Eternel… La prison l'avait sauvé ! Aussi étonnant que cela puisse paraître, elle avait eu un impact positif sur un de ses détenus ! C'était trop beau, trop peu réaliste pour durer. Aucune issue positive n'était possible. Marc était condamné à partir du moment où il a eu franchi les portes du pénitencier.

Il avait beau essayé de la dissimuler, la douleur se ressentait toujours dans ses œuvres. Il n'était pas guéri, bien au contraire. Il semblait emprisonné dans ses songes, captif de sa culpabilité refoulée, otage de ses arrières pensées. Il pensait que même s’il passait la fin de sa vie en prison, il ne paierait pas assez pour ce qu’il avait fait. La peinture n’était qu’une illusion ; le mal était plus profond. L’amour de l’art, l’amour de la vie n’avait duré qu’un temps. Il se retrouvait seul face à ses vieux démons…

Un gardien le retrouva allongé sur le sol de son atelier. Il avait ingéré la totalité des tubes de peinture qui se trouvaient dans la pièce. Face contre le carrelage, les bras étendus le long de son corps, il était mort. Le visage de la jeune fille avait eu raison de sa raison. Les quelques vodkas-orange bues deux ans auparavant l'avaient tué à retardement.

La machine infernale

William Degouve de Nuncques

Végétatif ! Je suis à l'état de légume. Je n'ai pas réussi à fermer l'œil cette nuit. La fatigue se fait sentir. Le doux roulis du train me berce. Je ne dois pas céder à la tentation. Il ne faut pas que je m'endorme. Je ne veux pas dormir. Je jette un coup d'œil au couple assis en face de moi. Ils ont l'air amoureux. Ils se chamaillent, rient à gorge déployée, parlent fort. Je dois être invisible. Ma présence n'a pas l'air de les gêner. Moi, ils me gênent. Ils m'empêchent de me concentrer. J'essaye de lire. J'aime bien lire dans le train. C'est pour ça que j'ai choisi un compartiment. J'aimerais pouvoir être seul dans un compartiment - au moins une fois - mais il y a toujours quelqu'un pour venir s'asseoir au moment où le train démarre, au moment où on a l'impression d'avoir réussi ! Aujourd'hui, ça n'a pas loupé. Mon train corail avait à peine quitté la gare de V. que ce couple envahissait mon territoire. Adieu voyage tranquille, solitude bienfaitrice…

Je ne peux supporter plus longtemps le douloureux spectacle qui se déroule sous mes yeux. Je me lève et sort du compartiment. Le couloir est étroit. Le roulis du train me fait vaciller. Tel un pendule, j'oscille de droite et de gauche. Je me rends compte que j'ai oublié d'aller aux toilettes avant de partir. Je me dirige vers les chiottes du wagon. C'est sale ! Ça sent mauvais ! Je suis atterré. Jamais je n'aurai imaginer un décor aussi répugnant. Du papier hygiénique traîne par terre, de la pisse perle sur la lunette, une merde s'expose au fond de la cuvette… Mon envie de faire pipi redouble d'intensité. De miasmatiques et méphitiques effluves me chatouillent les narines. Une grimace, sûrement pas belle à voir, s'empare de mes lèvres. Il m'est impossible de retenir ma respiration plus longtemps. Je dois sortir, abandonner tout espoir de satisfaire ce besoin pressant. Ça attendra mon arrivée chez moi ! Il faudra bien que ça attende mon arrivée chez moi !

Quand je retourne dans le compartiment, le couple est toujours en pleine action. Je suis sûr qu'ils ne m'ont vu ni sortir ni revenir. Je les observe derrière mon livre. Je n'arrive pas à savoir si le sentiment que j'éprouve est de la jalousie. Jaloux de quoi ? Jaloux de qui ? La fille ne me fait aucun effet. Petite, blonde, avec quelques rondeurs, le genre secrétaire placide qui m'horripile. Lui n'est guère mieux. Le brun de ses cheveux contraste avec la blancheur de sa peau. Et dire qu'il revient de vacances ! Ils semblent jouer une parodie du bonheur. L'opposé de l'image véhiculée par les grosses productions hollywoodiennes. Ici pas de mannequins peroxydés ni de stars bodybuildés, pas de décors de rêves, pas de présents onéreux, pas d'aventures rocambolesques… Juste un quotidien banal interprété par un couple insignifiant ! Et si c'était ça la vraie vie ?

Je vois les paysages défiler par l'unique fenêtre. C'est beau ! C'est vert ! C'est touffu ! Il a beaucoup plu. La nature gambade autour du train sans jamais l'atteindre. Comme la campagne française est belle à la fin de l'été ! Et dire que demain je dois retourner au travail ! Abandonner ces paysages vallonnés, ces plaines ensoleillées, ces étendues bigarrées me brise le coeur. Les villages que l'on traverse semblent si vulnérables, confinés entre les champs et la voie ferrée. Le ciel teinté de rose arbore fièrement des nuages orangés. Le contraste des couleurs est saisissant. Je dois immortaliser cet instant. Je sors mon appareil photo numérique de mon sac de voyage. Je sais pertinemment que la photo sera ratée. Le train va trop vite. La photo sera floue mais je m'en fiche. Je presse le déclencheur.
La photo est floue.

Au loin, je peux voir les bras immenses des éoliennes qui soulèvent l'air frais du soir. Rien n'est plus poétique que ces géants d'acier qui dominent ces grandes étendues dorées par les blés. Leur puissance s'oppose à la fragilité des épis ambrés. Je regarde ces chevaliers modernes s'éloigner. La poignée d'arrêt d'urgence du train me nargue. Je devine son sourire facétieux, entrevoit son regard moqueur… Pourquoi n'ai-je pas la force de tirer dessus ? Le train m'entraîne inexorablement vers la capitale. Rien ne peut l'empêcher d'atteindre son but, rien ne peut stopper sa course… Je n'ose pas me mettre en travers de mon destin. Je subis ce voyage comme je subis ma vie depuis ma naissance. Je suis condamné à vivre une vie dont je ne veux pas, une vie que je ne désire pas ! Je me laisse porter par un courant invisible, une machine infernale dont les freins seraient rompus.

Au niveau de A., la pluie se met à tomber. De longs filets d'eau ruissellent le long de la vitre. C'est superbe ! Des ramifications donnent d'autres ramifications qui à leur tour donnent des ramifications… La puissance infinie de l'eau ! Après avoir marqué une courte pause, le train redémarre. Les deux occupants de mon compartiment ne sont pas descendus. Heureusement, je n'ai à déplorer aucun nouvel arrivant. Cela fait longtemps que j'ai renoncé à lire mon livre, aussi intéressant soit-il. Il est posé sur la banquette, à mes cotés. La couverture me fait sourire. Comment peut-il y avoir un tel contraste entre sa légèreté et l'insoutenable dureté des propos énoncés ? Heureusement, je savais à quoi m'attendre en achetant ce livre au titre évocateur : Nouvelles funèbres.

Je ne peux m'empêcher de regarder ces lèvres se rejoindre, se confondre. Les lèvres charnues du jeune homme enserrent les fines lèvres recouvertes de rouge à lèvres carmin de sa "dulcinée". Ce spectacle me fait le même effet que la vision d'une œuvre de Francis Bacon : un mélange de fascination et de dégoût ! Je détourne la tête et croise mon reflet dans la vitre. Les cheveux en bataille, les yeux cernés, les traits tirés, je fais vraiment peine à voir. La nuit commence à tomber. Les premières étoiles tapissent le ciel. J'aperçois la Grande Ourse. C'est la seule constellation que je suis capable d'identifier. J'ai toujours été subjugué par les étoiles. Cet été, j'ai dû voir une centaine d'étoiles filantes alors que j'étais allongé dans le sable fin de la plage. Chaque fois j'ai fait un vœu, chaque fois j'ai fait le même vœu…

J'arrive enfin à Paris. Paris, je t'aime ! Tu es Belle, tu es Grande, tu es Vivante ! Ton quotidien m'exaspère et me charme : le stress, le métro, les visages qui défilent… Il faut absolument que je prolonge ces vacances jusqu'à la dernière seconde. Demain, je reprendrai le travail dans de nouveaux bureaux, avec de nouvelles têtes, de nouvelles machines, une nouvelle cravate. C'est pour ça que je ne dors plus depuis quelques jours. L'angoisse m'empêche de fermer l'œil. Je n'ai pas connu une angoisse aussi intense depuis mon entrée en sixième. L'aventure ! J'ai toujours redouté l'aventure !

Je marche seul dans Paris, sans but, allant d'un point au suivant sans réfléchir. Je peine à tirer ma valise. Elle est lourde. Je ne sens même plus la douleur. Je suis comme anesthésié par la fatigue et la souffrance. Un passant interrompt mon chemin de croix. Il me jette des regards en coin. Je ne comprends pas trop ce qu'il me veut. Que peut-il voir de si intéressant en moi ? C'est alors que je réalise qu'il est en train de me draguer. Comment lui expliquer, sans le froisser, que je ne m'intéresse pas aux hommes? J'évite son regard mais il continue de me suivre. Je prends peur mais je décide de ne pas le montrer. Il faut faire comme si de rien était. Il tente d'engager la conversation mais je marche de plus en plus vite. Il est particulièrement repoussant. Chauve et court-sur-patte, il n'a décidemment rien pour lui.

C'est beau Paris la nuit ! Les ponts qui enjambent la Seine sont illuminés. Ils se reflètent dans l'eau. Je me penche. Qu'est-ce qui m'empêche de sauter ce soir ? Qu'est-ce qui me retiens sur terre ? Le fleuve semble mû par une force invisible, un courant puissant qui emporte tout sur son passage. Des objets flottent : bouteilles en plastique, sacs en plastique… Malgré la saleté, je trouve la Seine fascinante.

Des yeux me fixent. Ce sont les yeux phosphorescents d'un chat. Je devine le corps qui entoure ses deux ronds de lumière coruscants. Ils suivent le mouvement de mon corps. Je veux les esquiver mais il n'y a rien à faire. Je n'arrive pas à fuir le regard implacable de ce chat de gouttières. Je passe au niveau du pont des Arts. Il semble animé. Je l'évite. Je ne veux rencontrer personne. Un bateau-mouche passe suivi de près par une péniche. Je les suis des yeux jusqu'à ce qu'ils se perdent dans la brume qui recouvre la surface de l'eau. J'aimerais les suivre. Partir. Là-bas, c'est la Manche, l'Angleterre, Londres ! Une autre vie est peut-être possible, loin des soucis du quotidien, loin des pensées morbides qui m'animent, loin tout simplement.

Je croise un couple de sourds-muets. J'ai toujours été intrigué par le poétique ballet de leurs mains. Quelle sensualité ! Quel silence ! Quelque chose de magique se dégage de ce dialogue anodin. Au loin, la Tour Eiffel projette son rayon. Le regarder me brûle les yeux, à moins que ça ne soit les larmes qui perlent le long de mes joues. J'efface les traces de tristesse que ma trop grande sensibilité laisse filtrer. Assez pleuré ! Il faut que je sois fort désormais. Cela fait presque un mois que je n'avais pas mis les pieds à Paris. Mon retour m'a été fatal : trop brutal, trop douloureux ! Remuer le couteau dans la plaie ! Réveiller des souvenirs à fleur de peau ! Décidemment, je n'arrive pas à sortir cette fille de mon esprit.

Me voilà devant sa porte, sous sa fenêtre. Je ne comprends pas comment je suis arrivé là. J'ai pris un métro puis un autre. Décidemment, mon inconscient connaît mieux le plan de Paris que moi. Je jette un coup d'œil sur ma montre, une fausse Rolex achetée à Barbès. Il est plus de deux heures du matin. J'ai raté le dernier métro. Je ne dormirai pas chez moi cette nuit. J'ai envie de presser la sonnette mais un éclair de lucidité me traverse et m'empêche de me ridiculiser. Je traîne nonchalamment ma valise sur une centaine de mètres. Un homme m'adresse alors la parole. Il me propose du shit. Je refuse. Il insiste. J'accepte. Je lui demande de me rouler deux ou trois cônes et lui glisse un billet de dix euros. Cela fait au moins cinq ans que je n'ai pas fumé.

Où dormir ? Je n'ai pas le courage de rentrer à pied et je n'ai pas suffisamment de liquide pour prendre un taxi. Il fait bon et le ciel semble dégagé. Trouver un banc… le nettoyer… jeter les bières qui traînent dans la poubelle avoisinante… vérifier les environs… se poser… sortir un pull de la valise… l'enfiler… cacher la valise sous le banc… prier pour que personne n'imagine que c'est un colis piégé… s'étendre… fermer les yeux… se laisser bercer par le vrombissement des derniers taxis et le ballet des balayeurs… ne plus penser à rien… dormir…

Dormir c'est comme mourir quelques heures. Se réveiller c'est ressusciter chaque matin. La vie n'est qu'une succession de morts… Rien de plus horrible que de vivre chaque jour la même vie… Rien de plus horrible que de mourir chaque jour de la même mort… Tel le Phoenix, l'Homme renaît de ses cendres ! Jusqu'au jour où…

L'insoutenable légéreté de l'être

Jean Puy

Lise, posée sur son lit, écoutait pour la énième fois la 9ème symphonie de Beethoven. Elle vibrait au rythme des variations insufflées par les partitions du défunt virtuose. Son corps long et mince paraissait être transporté par les notes émises par son lecteur mp3. Ses longs cheveux roux semblaient voler autour de la pièce, littéralement entraînés par le tourbillon créé autour des écouteurs. Elle pensait alors aux dizaines, aux milliers de jeunes qui écoutaient de la musique à cet instant, des jeunes qui rêvaient, comme elle, de s’évader loin, très loin d’ici. Cela faisait quelques temps déjà qu’elle ne se trouvait plus à sa place ici-bas. Du haut de ses dix-sept ans, il lui semblait impossible de surmonter les difficultés qui se dressaient devant elle. Elle semblait envahie par le doute chaque fois qu’elle imaginait son avenir. Elle se demandait si elle avait déjà été vraiment heureuse depuis qu’elle était née. Tout lui semblait triste et sombre, l’Amour, l’amitié, les études …. Autant de sujets qu’elle n’aimait pas aborder. Elle se sentait étonnamment seule. Alors que son cerveau semblait emporté par un vent de mélancolie, elle fut interrompue dans ses pensées par un bruit étrange venant de la cuisine. Ce ne pouvait être sa mère, il n’était que 16h30 et celle-ci était rarement de retour avant 18h. Depuis le divorce de ses parents, elle vivait seule avec sa mère dans une petite maison loin du centre-ville. Sa mère, une femme entre deux ages, était secrétaire. Son travail ne l’intéressait pas forcément mais il lui permettait tout de même de ramener de quoi vivre à la maison. Reprenant le cheminement de son imagination, Lise se demanda ce qui avait pu la sortir de sa torpeur. Toutes sortes de choses lui vinrent à l’esprit mais rien ne lui semblait vraisemblable. Elle sortit péniblement de sa léthargie et se leva. Elle descendit les escaliers doucement, marches après marches, en se répétant que rien ne pouvait lui arriver. Les bruits se faisaient de plus en plus intenses alors qu’elle se dirigeait vers la cuisine. Elle repensait avec épouvante aux films d’horreur qu’elle avait pu voir. Elle détestait ce genre de films mais il lui arrivait d’en louer au vidéoclub suite à des recommandations diverses. Alors qu’elle franchissait le pas de la porte de la cuisine, le bruit s’arrêta instantanément. Elle pensa alors qu’elle avait rêvé. Ce genre d’événements lui arrivait de plus en plus fréquemment et elle pensait sérieusement en parler à sa mère. C’est alors qu’un son quasiment imperceptible se fit entendre derrière l’immense congélateur qui couvrait un pan entier de mur. Il lui semblait reconnaître une douce mélodie très célèbre. Elle prit alors son courage à deux mains et entreprit de jeter un coup d’œil vers la source de son agacement. C’est alors qu’elle fut aspirée comme par enchantement dans un minuscule trou à peine plus gros que la tête d’une épingle à nourrice.

Elle se retrouva dans un monde lumineux et un agréable frisson la parcourut de haut en bas. Tout lui semblait plus beau ici. Ainsi, le gris ordinaire des constructions en béton laissait place à une ambiance pleine de couleurs vives qui lui faisait penser à des œuvres d’art contemporaines. Elle aimait ce rouge, ce bleu, ce jaune, ce vert qui recouvrait avec harmonie l’ensemble des bâtiments qui l’entourait. Les angles droits avaient laissé place à des rondeurs aguichantes qui lui rappelaient indéniablement l’œuvre de Niki de Saint-Phalle. Le monde entier s’était transformé en un espace pur, immaculé, éthéré, propre et ce sentiment de perfection la ravit immédiatement. Tout lui semblait irréel, comme imaginé pour la séduire. Au premier aperçu, elle se sentit immédiatement chez elle. D’un coup, tous ses soucis s’étaient évaporés. Elle se sentait enfin libre. C’était le monde qu’elle avait toujours recherché. Plus rien ne pouvait la troubler désormais. La beauté de ce lieu l’enchantait indéniablement et elle avait hâte de découvrir ce que lui réservait ce nouvel espace inconnu. Elle s’intéressa alors aux gens qui l’entouraient. Ils la regardaient bizarrement mais leurs visages ne trahissaient aucune hostilité. Elle leur sourit mais cela ne produit aucun effet sur les visages impassibles de ces hôtes. Elle chercha alors à entrer en contact avec eux et luttant contre sa timidité naturelle, elle commença à s’adresser à la foule qui l'encerclait. Elle se sentit alors ridicule, son visage s’empourpra et elle fut déstabilisée par une subite bouffée de chaleur. Avant de détourner son regard de l’assemblée qui formait une ronde autour d’elle, elle se rendit compte que rien ne se passait. Les gens lui apparaissaient comme des statues de pierre imperturbables. Elle allait chercher à se frayer un chemin parmi eux quand un lourd bonhomme se détacha de la foule et s’approcha lentement d’elle. Le coup fut rapide. Elle n’eut pas le temps d’esquiver la puissante hache qui fondit sur elle. Rien ne l’avait préparé à ça. Tout lui paraissait si propre, si harmonieux qu’à aucun moment elle n’avait imaginé un scénario aussi morbide. Avant que son corps ne retombe sur le sol, que son souffle ne fut interrompu pour toujours, elle vit sa vie défiler devant elle.

Quand sa mère rentra quelques heures plus tard, elle fut étonnée de voir que le congélateur était légèrement déplacé et qu’un mince filet de lumière filtrait d’un minuscule trou dans le mur. Surprise, elle appela sa fille mais aucune réponse ne se fit entendre. Elle se dit alors qu’elle devait être en train d’écouter de la musique avec ce maudit engin que lui avait offert son père à Noël. D’une manière générale, elle avait horreur des cadeaux faits par son ex-mari. Tout cela lui semblait si artificiel. Elle entreprit alors de préparer le repas. Cela faisait longtemps qu’elle ne cuisinait plus. Les plats surgelés avaient peu à peu remplacé les produits frais qu’elle avait l’habitude de ramener du marché. Tandis que la flamme de la plaque au gaz chauffait délicatement la poêle qu’elle venait de disposer sur le brûleur, elle repensait à son mariage. Quelle erreur ! Dès le début elle savait que ça ne durerait pas. Quatre ans avaient suffi pour confirmer ses doutes. Quelle déception ! Elle en pleurait presque. Reprenant ses esprits, elle appela sa fille pour que celle-ci mette le couvert mais, de nouveau, aucune réponse ne venait de l’étage. Une sensation étrange s’empara d’elle, comme si quelque chose d’irréversible s’était produit. Elle décida alors d’aller la chercher dans sa chambre. Elle monta les marches lentement comme si elle redoutait ce qu’elle allait découvrir. Elle n’avait jamais remarqué que les marches craquaient autant. Une lumière à peine perceptible passait sous la porte de la chambre ainsi qu’un air d’opéra qu’elle connaissait bien. Elle se sentit aussitôt rassurée. Arrivée sur le pallier, elle se dirigea avec entrain vers la porte. Evidemment, elle frappa avant d’entrer. N’attendant pas la réponse de sa fille, elle pénétra violemment dans la pièce. Le spectacle qui s’offrait à elle lui fit lâcher un cri terrible qui résonna dans toute la maison. Devant elle, le corps de sa fille baignant dans une mare de sang était étendu sur le lit.

10 décembre 2006

Zouc par Zouc

Je viens de voir une pièce bouleversante : Zouc par Zouc avec Nathalie Baye au Théatre du Rond Point ! En fait, Nathalie Baye joue une interview entre l'humoriste Zouc (dont je reconnais n'avoir jamais entendu parler avant aujourd'hui...) et le journaliste Hervé Guibert ! Même sans connaître l'artiste (ma grand-mère m'avait quand même brieffé sur l'essentiel de ce qu'il fallait savoir sur Zouc : grosse et noire !), j'ai vraiment été frappé par la teneur dramatique de la pièce ! Quand elle raconte ses expériences chez les bonnes soeurs ou à l'asile, on oscille constamment entre le rire (à aucun moment je n'ai ris franchement, c'était quand même un rire un peu jaune contrairement au vieux juif blonde où il y avait des passages vraiment très drôles...) et les larmes !

Nathalie Baye a butté à plusieurs reprises sur des mots mais bon ça reste Nathalie Baye et ça fait drôle de la voir dans la peau d'un personnage aussi diamétralement opposé...

Bref, une pièce saisissante et terriblement émouvante qui m'a donné envie de connaitre Zouc...

Un petit extrait pour la route :
"Quand mes parents étaient au lit, je rentrais avec ma soeur dans la chambre, je leur disais d'être bien sages, j'éteignais le plafonnier, il restait les deux petites lampes de chevet. Je dévoile un secret très familial : mon père dort avec un bonnet pour ne pas attraper de rhume. Je lui mettais bien son bonnet, c'était de l'or parce qu'il se laissait faire facilement, je remontais bien les draps et je lui mettais les mains en prière. Ma mère était plus dure à cuire : elle s'exécutait pour en avoir fini plus vite. Une fois qu'ils étaient tous les deux comme de vrais morts, j'imitais le curé de mon bled. À l'époque je savais chanter la messe des morts d'un bout à l'autre. Je tournais autour d'eux en faisant semblant de leur envoyer de l'eau bénite, et je faisais un discours d'éloge jusqu'au moment où mon père disait : « Ça y'est, au lit ! ». Avec ma soeur on était satisfaites. Ça nous faisait surtout rire nous."

01 décembre 2006

Femmes du Koweït

Amira Behbehani
Ce matin, je "rencontrais" notre cher ministre de la culture (Renaud Donnedieu de Vabres pour les intimes...) et l'émir de l'état du Koweit au nom imprononçable (Son Altesse Cheikh Sabah Al-Ahmad Al-Sabah !). Après avoir dû batailler pendant 30 minutes à cause de la grêve des employés et des 500 C.R.S. déployés autour de l'Institut du Monde Arabe, j'ai enfin pu pénétrer dans le bâtiment ! J'ai été un peu déçu par le discours très consensuel alors que pourtant les tableaux sont saisissants !

Dans chaque oeuvre on sent la femme qui est derrière, une femme et une artiste qui ont du mal à imposer leur voix dans leur pays (même si le Koweit est l'un des états les plus progressiste du Moyen-Orient...), des femmes déchirées... Quatre artistes sont exposées... Deux valent vraiment le coup d'oeil (Amira Behbehani et Thuraya Al-Baqsami) et les deux autres sont moins sensationnelles (Suhaila Al-Nagdi et Ghada Al-Kandari)...

Les parisiens profitez en, c'est gratos et c'est très intéressant ! Moi je suis un peu dégouté car j'espérais pouvoir profiter de de cette invitation (donnée par mes grands-parents) pour voir l'exposition sur Venise&l'Orient gratuitement mais malheureusement, ils ne m'ont pas laissé pénétrer dans l'autre partie de l'Institut du Monde Arabe ! Bref, je ne sais pas si je pourrai y aller car ce n'est pas une expo qui m'interesse spécialement et que l'entrée est particulièrement onéreuse...

Omelette au surimi


Minuit vingt ! Je rentre chez moi la faim au ventre ! Le frigo est quasiment vide et je n'ai pas envie de perdre de temps à cuisiner ! Il me faut trouver une solution ! Elle s'impose à moi comme évidente; je vais me faire une omelette au surimi ! Je suis devenu un as de l'omelette cette année ! Pommes de terre, lardons, fromage, j'avais experimenté jusque là des goûts assez classiques ! Ce soir j'ai eu envie de prendre des initiatives culinaires... Tout le monde connaît mes réelles aptitudes pour la cuisine (certains se rappeleront du kilo de pâtes trempés dans un demi-litre d'eau, d'autres des bricks carbonisées...) et c'est pourquoi personne n'est étonné devant tant de créativité ! Associé des oeufs et du crabe (chimique) il fallait oser ! Bref, je me mets à l'élaboration de ce met que j'espère succulent ! Je casse trois oeufs, les mélange, ajoute du sel et du poivre, un peu de crème fraîche et continue de mélanger... Puis je coupe des batons de surimi en petites rondelles puis je les dispose dans ma poële ! J'ajoute alors le liquide formé par les oeufs et allume les plaques vitro-céramiques ! L'omelette prend forme...

Quelques minutes après, c'est prêt ! Je prends une photo pour la forme (rassurez-vous, c'est la première fois que je prends ce que je mange en photo!) et commence à manger l'omette qui entonne d'ailleurs rageusement : Mangez moi, mangez moi, mangez moooooi ! Surprise, ce n'est pas aussi répugnant que je m'y attendais et j'irai même jusqu'à dire que je trouve ça bon... Cela étant dit, si je suis amené à refaire une omelette dans les jours à venir (plein d'oeufs à finir...), je crois que je préfererai la cuisiner avec mon dernier sachet de lardons qu'avec mes restes de surimi...