Six mois ! Six mois que je me trimballais une douloureuse douleur dans la poitrine, la poitrine gauche, au niveau du coeur, au niveau de mon coeur... Pourtant d'un naturel optimiste, j'ai commencé par imaginer le pire. Fin mai-début juin, en pleine période de partiels, je m'imaginais déjà mourir d'un arrêt cardiaque entre deux rames de métro, entre deux séances de cinéma. Pourtant, je rechignais à consulter un médecin. Je dois bien avouer que je n'ai toujours pas de médecin traitant. Je n'ai pas vu de docteur depuis au moins trois ans. J'espérais que les vacances, le calme, la quiétude dans laquelle j'allais bientôt végéter calmeraient les ardeurs de mon coeur. Pour moi ça ne faisait aucun doute, mon coeur allait bientôt cesser de battre. Faute de ne pas savoir aimer, faute de ne pas être aimé, il allait finir par se flétrir jusqu'à ne plus être en mesure d'insuffler le souffle de vie nécessaire ma grande carcasse. Chaque matin, la douleur revenait. Chaque lever était une torture. Je restais parfois plus de trente minutes, allongé dans mon lit sans pouvoir bouger, réprimant parfois un cri de détresse causé par l'élancement. Autour de moi, on me conseillait d'aller voir un médecin. Mais, je n'en faisais qu'à ma tête. J'avais peur de son diagnostic. Je voulais partir à Noirmoutier le coeur léger.
Malheureusement, une fois là-bas, la douleur s'est intensifiée. L'angoisse aussi. Chaque mouvement effectué sur ma serviette me faisait grimacer. Les traits de mon visage témoignaient de la douleur qui me rongeait de l'intérieur. Je commençais à songer sérieusement à consulter un spécialiste. La douleur optimiste avait laissé place à une certaine appréhension. N'allez pas croire pour autant que je vivais dans l'angoisse du lendemain; mon pessimisme a ses limites. Mais il m'arrivait quand même d'y penser ne serait-ce que parce les douleurs se faisaient de plus en plus fréquentes, de plus en plus piquantes. Pourtant, elles ne revenaient que lors d'un effort très particulier : le passage de la position allongée à la position assise. Aucune douleur lorsque je faisais du vélo, lorsque je nageais, lorsque je courais derrière un ballon... C'est pour cette raison que, progressivement, j'ai abandonné la piste du souffle au coeur. Rapidement, j'ai su ce que j'avais. J'en étais sûr. J'en étais convaincu : j'avais une côte cassée qui pressait sur mon coeur.
Mon diagnostic était correct. Ce matin, à la première heure, j'ai vu mon kiné. Enfin. Il m'a examiné debout, assis, couché sur le dos, puis sur le ventre. Il m'a tripoté, il m'a palpé, il m'a ausculté puis la sentence s'est faite entendre, non sans avoir trouvé le moyen de me ridiculiser en confondant ma droite et ma gauche, la quatrième côte de gauche est déplacée. Il ne prononça que ces quelques mots de toute la séance. Mon kiné est encore plus introverti que moi. Mais son efficacité est inversement proportionnelle à sa volubilité. Une main sous mon dos, une autre sur ma poitrine, ses 90 kilos de muscles par dessus et le « crac » tant attendu se fait entendre. Maintenant ma côte est de nouveau en place, de nouveau à sa place. J'ai encore un peu mal. Il paraît que c'est normal, que les tissus doivent encore être abîmés, irrités par ces six mois de frottements intempestifs. Mais je suis soulagé. Ce n'est pas encore aujourd'hui que je vais mourir.









