Un ordre émerge toujours d'un magma de désordre.
[Xavier Queipo]
Drôle de coïncidence. Alors que depuis quelques jours, je passe mes journées à jouer à Roller Coaster Tycoon, un jeu vidéo auquel je jouais quand j'étais ado et dans lequel il faut gérer un parc d'attraction, me voilà embarqué dans une pièce de théâtre se situant justement dans une petite foire avec ses montagnes russes, ses marchands de glaces et ses stands de tirs. Double coïncidence (plus ou moins fortuite, il faut bien l'admettre), la pièce prend vie dans l'Allemagne de l'entre-deux guerres, à l'heure de la crise de 1929, une situation qui sonne étrangement dans le contexte actuel.
J'aime le théâtre d'Odon von Horvath – découvert avec Figaro Divorce à la Comédie Française – car il est à la fois daté et intemporel, situé et universel. Presque caricaturale, la pièce Casimir et Caroline nous offre pendant deux heures une vision pessimiste de l'humanité, partagée entre les hommes pervers et machistes et les femmes cupides et opportunistes. Les deux sexes s'affrontent lors de joutes verbales témoignant de l'incompréhension et de la difficulté à vivre ensemble. Mais au-delà de ce découpage au niveau du genre, se dessine rapidement une lutte des classes entre patrons abusant de leur position, de leur pouvoir, de leur argent et milieux populaires, victimes de la mainmise des possédants. Jusqu'à ce qu'une révolte éclate enfin, issue inévitable selon Odon von Horvath lorsque les inégalités deviennent trop flagrantes.
Le plus marquant dans cette adaptation – qui profite d'une nouvelle traduction plus crue de François Regnault et de l'ajout de différentes scènes populaires issues d'autres pièces de von Horvath sans que l'on puisse vraiment faire la différence – est évidemment la mise en scène virtuose d'Emmanuel Demarcy-Mota, l'ancien directeur de la Comédie de Reims où j'avais vu sa mise en scène de Marcia Hesse. Dix-neuf comédiens qui s'activent en permanence au milieu d'un décor assez génial, à la manière des bandes de jeunes de West Side Story. D'ailleurs, la mise en scène, très visuelle, évoque souvent le cinéma (également très présent dans la mise en scène). Et la présence de Sylvie Testud à la distribution ne fait que renforcer cet effet. Tête d'affiche, elle s'efface complètement au profit de la troupe et fait preuve d'une incroyable humilité. Pas de salut individuel pour une performance qui est, il faut bien l'admettre, une performance collective (peut-être un peu antagoniste par rapport à l'esprit original de la pièce davantage centrée sur le couple qui bat de l'aile), une performance faisant vibrer ce texte sur la grande scène du Théâtre de la Ville.
Tous ceux qui trouvent les musées poussiéreux devraient aller voir l'exposition Calder à Beaubourg. Tous ceux qui disent s'emmerder dans les expositions devraient aller immédiatement au Centre Pompidou voir l'exposition Calder. Une exposition ludique, drôle, amusante, accessible à tous et à toutes dès le plus jeune âge qui permet une première approche assez magique de l'oeuvre en fil de fer d'Alexandre Calder.
En axant rigoureusement l'exposition sur les années parisiennes de Calder, soit de 1926 à 1933, les commissaires de l'exposition omettent volontairement une grande partie de l'oeuvre de l'artiste et notamment ses mobiles que l'on retrouve de toute façon dans la collection permanente du musée. Le problème de ce choix assez restrictif, c'est que finalement, l'exposition ne présente que peu de surprises. Ainsi, même si les deux dernières salles de la Galerie 2 montrent l'oeuvre abstraite (géométrique, inspirée de Mondrian) et l'oeuvre biomorphique (libérée de la géométrie, inspirée davantage de Arp et Miro) de l'artiste, on peut néanmoins regretter l'absence d'oeuvres plus récentes d'Alexandre Calder.
La première des deux expositions présente L'avant-garde russe dans la collection Costakis. Costakis, d'origine grecque, fut pendant longtemps chauffeur auprès de différentes ambassades à Moscou. Il se découvrit alors une passion pour l'art alors que rien ne l'y prédestiné. Effectivement, il faut savoir qu'après la seconde Guerre Mondiale, alors que la Russie Soviétique célèbre le Réalisme Socialiste, les peintres avant-gardistes du début du siècle tombe en désuétude. Ils sont pourtant les symboles de différents mouvements qui témoignent de l'effervescence artistique suite à la Révolution d'Octobre 1917. Ce sont ces peintres que Costakis achète alors pour une bouchée de pain jusqu'à constituer une collection rassemblant 1277 peintures, dessins, aquarelles, constructions, porcelaines des plus importants artistes de l'avant-garde russe : Malévitch, Popova, Tatline, Rodtchenko, Iklioune, Kloustis, Nikritine, Redko et bien d'autres... Une bonne occasion pour moins de revoir des oeuvres superbes de Rodtchenko que j'admire énormément mais aussi de découvrir des artistes moins connus mais assez incroyables que sont Tatline et Nikritine. A travers une scénographie claire et chronologique, le Musée Maillol nous ouvre les yeux sur une période féconde qui a vu l'émergence de nombreux talents.
La seconde exposition rassemble des toiles – pour la plupart issues des collections du Musée de Senlis – de Séraphine de Senlis, peintre inconnue désormais archi-célèbre depuis le couronnement de Séraphine avec Yolande Moreau aux César. Une vingtaine de toiles au maximum montrées au deuxième étage du Musée permette de se replonger avec plaisir dans le biopic simple et efficace de Martin Provost. Des tableaux se dégagent une lumière éclatante – grâce aux pigments qui offrent des couleurs tout bonnement incroyables – mais on est loin de la force quasi-mystique qui émane du film. Le traitement reste assez scolaire et les thèmes rébarbatifs. Pas forcément un coup de coeur – en même temps, je ne faisais guère d'illusions, c'est bien pour ça que j'ai attendu les derniers jours pour m'y rendre – mais je ne regrette pas d'avoir pu voir « pour de vrai » le travail de cette Douanier Rousseau au féminin.