08 février 2008

Les baillons de la bienséance

Raphaël Denis
 

Noir, glauque, effrayant, autant de mots qui viennent instantanément à l'esprit lorsque l'on pénètre dans la galerie Kamchatka pour voir le travail de Raphaël Denis. Trois séries de photographies (Les Aïeux, A Force de Ressusciter, Les Poules ont la vie dure) rassemblées sous le titre énigmatique « Les Baillons de la Bienséance – portrait d'une basse-cour » y sont exposées jusqu'au 18 février. Il s'agit de photographies du début du XXème siècle, retouchées directement sur des négatifs de verre à l'aide d'outils et de substances divers. Les photos sont poinçonnées, déchirées, maculées, griffonnées, biffées avec hargne. Le résultat, esthétiquement abouti, nous plonge aussi bien dans l'univers glacial d'un film d'épouvante que dans l'horreur de la guerre, de nombreuses photos faisant indéniablement penser aux « gueules cassées », brutalement sorties de La chambre des officiers de Marc Dugain.

C'est sombre, triste, tourmenté mais c'est également jubilatoire, presque jouissif. Impossible de ne pas prendre un malin plaisir à voir ces familles bourgeoises se faire torturer par les outils du jeune artiste de 28 ans. Et que dire de ces portraits d'ecclésiastiques griffés, ces visages de militaires scarifiées, grattées avec haine jusqu'à ce que leurs pensées les plus viles apparaissent au grand jour. Raphaël Denis s'offre le premier rôle, le beau rôle. Il assène l'ultime meurtrissure, porte l'estocade finale avec une certaine arrogance. Une lutte des classes à travers le temps et l'espace. L'Art au service de la Révolution, servi avec un zeste de sadisme. Le mépris qu'inspire l'académisme des négatifs originaux transforme ces pathétiques photographies, symboles impérialistes par excellence, en oeuvres d'art. Outre la vision sociale que l'on peut avoir de cette exposition, on est frappé, à la vision d'oeuvres telles que A la croupe du monastère, par la dimension anticléricale que peut prendre son oeuvre, une oeuvre qui navigue à travers les époques pour en faire ressortir la violence, la décomposition, la décrépitude.

Sans être forcément novatrices sur la forme, Alain Cordebard ou Joel-Peter Witkin par exemple sont déjà passés par là, les photographies proposées n'en restent pas moins une véritable réussite esthétique. Le noir&blanc de rigueur peut se penser comme un hommage à l'expressionnisme allemand, une iconographie qui rappelle les films noirs de Fritz Lang ou Friedrich Wilhelm Murnau, voire les gravures d'après-guerre d'Otto Dix ou George Grosz. Les titres, décalés et grotesques, sèment le doute chez l'amateur d'art. Ils sacralisent un détournement iconographique, ils justifient un certain vandalisme historique, ils sont à la fois source d'explications et de déraison.

Grâce à sa technique, Raphaël Denis parvient à faire d'une pierre, deux coups. D'une part, il tire un trait – au sens littéral mais aussi figuré du terme - sur le passé, sur un monde révolu, haïssable, méprisable, tout en rendant hommage à ses pairs/pères, artistes majeurs du début du siècle. Du plomb dans la tête, l'une de ses dernières oeuvres, a été réalisée à partir d'une photographie originale plus récente, datant tout au plus des années 40. Il s'avère que c'est l'une des oeuvres les plus marquantes et les plus angoissantes, ce qui laisse présager de bonnes choses pour l'avenir.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Voilà un artiste à suivre et qui mérite un investissement pécunier! ? vg.

oranou a dit…

Wouah, quel article. finalement t'es arrivé a quelque chose de pas trop mauvais!!
Sinon c'est dommage que tu n'ai pas pu mettre d'avantage d'œuvres comme "du plomb dans la tête". Mais je suis contente qu'elle ait accepté ton article!

Paddy a dit…

Un début très apprécié chez Art and You ;)

J-D.

Antoine a dit…

Oups... Si je suis observé je vais peut-être pas trop en rajouter alors...^^
Et à la base, j'avais mis plein d'images dont "Du plomb dans la tête" mais malheureusement, elles ont été coupées au montage ! :(

ombres et lumière a dit…

Au fond de moi j'ai toujours été convaincu que tu ferais un excellent journaliste critique d'art sans jamais osé te le dire. Tes connaissances, tes goûts et l'intérêt que tu porte à la matière apporteraient une vision novatrice dans le monde, souvent snobiste, de l'art.
Pourquoi t'acharne tu dans la finance ? En plus tu sais trés bien que ça t'enerve c'est pas bon pour ton p'ti coeur.

raphael_ad_portas a dit…

belle et bonne plume antoine.
merci.
r.denis